Lorsqu’un médecin ne trouve aucune lésion capable d’expliquer un symptôme, une phrase finit souvent par tomber : « C’est probablement psychologique. »

Le patient entend alors tout autre chose : « Vous n’avez rien. » Ou pire : « Vous inventez ce que vous ressentez. »

Cette incompréhension repose sur une idée profondément ancrée dans notre culture et dans notre médecine : nous serions constitués de deux entités distinctes. D’un côté, le corps, fait de cellules, d’organes et de réactions chimiques. De l’autre, l’esprit, territoire plus incertain des pensées, des émotions et des souvenirs. Une maladie serait donc soit physique, soit psychique. Réelle dans le premier cas, suspecte dans le second.

Je ne crois pas à cette séparation.

Nous ne possédons pas un corps auquel viendrait s’ajouter un esprit. Nous sommes un être unique, façonné simultanément par sa biologie, son histoire, ses relations, ses expériences et le sens qu’il leur donne.

Un symptôme sans lésion n’est pas un symptôme imaginaire

La médecine moderne a accompli des progrès considérables en apprenant à localiser les maladies. Elle recherche la bactérie, la tumeur, l’anomalie génétique, l’artère obstruée ou la zone cérébrale lésée. Cette méthode est d’une efficacité remarquable. Mais elle nous a aussi conduits à confondre deux propositions très différentes : « Nous ne trouvons pas de lésion » et « Il n’y a rien ».

Or l’absence d’anomalie visible ne signifie pas l’absence de trouble.

Une douleur peut être intense sans qu’une radiographie en révèle la cause. Un membre peut trembler ou se paralyser sans qu’une lésion neurologique soit identifiable. Une personne peut souffrir de vertiges, d’épuisement, de troubles digestifs ou de crises spectaculaires alors que tous ses examens sont rassurants.

Ces manifestations ne sont ni simulées ni imaginaires. Elles sont produites par l’organisme, vécues dans le corps et parfois profondément invalidantes. Dire qu’un symptôme possède une dimension psychique ne revient donc pas à nier sa réalité. Le psychisme n’est pas une fiction. Il agit à travers des mécanismes biologiques, nerveux, hormonaux et immunitaires, même lorsque nous sommes encore incapables d’en reconstituer toute la complexité.

Le sens laisse une trace dans la matière

Un mot n’est pas matériel. Pourtant, il peut accélérer le cœur, couper l’appétit, empêcher de dormir ou faire couler des larmes. Une annonce peut provoquer un vertige. Un souvenir peut contracter les muscles. Une humiliation ancienne peut resurgir sous la forme d’une douleur ou d’une sensation d’étouffement. À l’inverse, une présence rassurante, une parole ou un geste peuvent modifier très concrètement ce que nous ressentons.

Le sens ne flotte donc pas au-dessus du corps. Il s’y inscrit.

Chaque expérience transforme, même imperceptiblement, notre fonctionnement cérébral. Nos relations, nos apprentissages, nos traumatismes, mais aussi nos joies et nos attachements participent à notre construction biologique. Notre histoire ne s’ajoute pas à notre organisme comme une simple biographie : elle devient une partie de lui.

L’inverse est tout aussi vrai. Une inflammation, une douleur persistante, une maladie hormonale ou une atteinte neurologique modifient nos émotions, notre attention, notre manière de penser et parfois notre identité. Le corps influence l’esprit autant que l’esprit influence le corps, parce qu’au fond cette distinction ne décrit pas deux réalités séparées, mais deux manières d’observer un même être humain.

Un continuum plutôt qu’une frontière

Je préfère ainsi parler d’un continuum.

À une extrémité se trouvent des maladies dont le mécanisme physique est clairement identifié. À l’autre, des symptômes dans lesquels l’histoire personnelle, les émotions ou les traumatismes semblent occuper une place prépondérante. Mais, entre les deux, il n’existe aucune limite franche.

Même une maladie incontestablement organique est influencée par le sommeil, le stress, l’environnement familial, l’histoire du patient ou la confiance qu’il accorde au traitement. Inversement, un symptôme qualifié de « psychique » s’incarne toujours dans des réseaux nerveux, des contractions musculaires, des modifications hormonales ou des perceptions corporelles.

Tout symptôme est donc, à des degrés variables, biologique et biographique.

Cette conception ne doit jamais servir à rechercher une responsabilité chez le malade. Une personne ne choisit pas davantage une paralysie fonctionnelle, une douleur chronique ou une crise non épileptique qu’elle ne choisit une maladie inflammatoire. L’inconscient n’est pas une volonté dissimulée. Reconnaître l’influence de l’histoire personnelle ne signifie ni culpabiliser le patient ni lui demander de « penser positivement » pour guérir.

Cela signifie seulement que l’être humain ne peut être réduit à ses organes.

Soigner une personne entière

Si le corps et l’esprit sont inséparables, la médecine ne peut pas continuer à organiser leur prise en charge dans deux mondes qui se parlent à peine. Le médecin traite le corps, le psychologue ou le psychiatre reçoit l’esprit, et le patient reste seul au milieu, chargé de faire circuler son histoire d’un cabinet à l’autre.

Une médecine véritablement humaine devrait pouvoir associer plusieurs portes d’entrée : l’examen médical et le traitement des lésions lorsqu’elles existent, mais aussi la psychothérapie, l’activité physique, la rééducation, l’hypnose, le travail sur les émotions, les relations et les traumatismes. Non parce que toutes les maladies seraient « psychosomatiques », mais parce que toutes les maladies surviennent chez une personne dont le corps, le psychisme et l’histoire sont indissociables.

Il ne s’agit pas d’abandonner la rigueur scientifique ni d’ouvrir la porte à toutes les croyances. Il s’agit au contraire de reconnaître honnêtement les limites de nos outils. Ce que nous ne savons pas encore mesurer n’est pas nécessairement irréel. Notre ignorance ne doit jamais devenir une raison de nier la souffrance.

Je rêve d’une médecine capable de dire à un patient : « Je ne vois pas encore tout ce qui produit votre symptôme, mais je sais qu’il est réel. Nous allons chercher ensemble comment le comprendre, le soulager et vous permettre de retrouver une vie qui ne soit plus entièrement organisée autour de lui. »

Nous ne sommes pas une mécanique à réparer d’un côté et une conscience à écouter de l’autre. Nous sommes des êtres de chair, de mémoire, de langage et de liens. Des êtres sans frontière intérieure.

Et c’est peut-être à partir de cette évidence que la médecine pourra enfin recommencer à soigner.